MADAME GRAMMOND : LE COUPERET TOMBE TOUJOURS DU MÊME BORD.


Chaque fois que l’industrie de la construction traverse une crise — coûts, retards, productivité, pénurie, qualité des travaux — le débat public finit toujours au même endroit : sur le dos des travailleurs.

Toujours.

Comme si les problèmes structurels d’une industrie que le Québec tente de « domestiquer » depuis plus de cinquante ans étaient causés par les métiers spécialisés, les conventions collectives ou les travailleurs syndiqués.

Comme si l’opérateur de pelle, l’électricien ou le charpentier-menuisier étaient responsables :

  • Des chantiers mal planifiés ;
  • Des appels d’offres improvisés ;
  • Des chaînes de sous-traitance incontrôlables ;
  • Du sous-investissement chronique ;
  • Des retards de coordination ;
  • Des dépassements de coûts ;
  • Des accidents ;
  • Ou des décennies de mauvaise gestion dénoncées par commission après commission.

Dans sa chronique Libérer l’industrie de la construction… sans se faire guillotiner, Stéphanie Grammond reprend encore une fois cette logique : si la productivité stagne, c’est que l’industrie serait trop rigide, trop syndiquée, trop spécialisée.

Encore une fois, le couperet tombe du même bord.

Le problème, c’est que les études sérieuses sur la construction québécoise racontent une histoire beaucoup plus complexe… et beaucoup moins confortable pour ceux qui dirigent réellement l’industrie.


Encore une fois, les travailleurs sont blâmés pour un problème structurel.

La productivité ne mesure pas la performance individuelle d’un travailleur.

Le récent rapport Innover en construction de l’Institut du Québec et de la CCQ rappelle explicitement que :

« la productivité ne mesure pas la performance individuelle d’un travailleur, mais bien l’efficacité globale d’une industrie entière ».

Autrement dit :
lorsqu’on parle de productivité, on parle :

  • D’organisation du travail ;
  • De planification ;
  • D’investissements ;
  • De gestion de projet ;
  • De coordination ;
  • De technologies ;
  • De qualité de conception ;
  • Et de qualification de la main-d’œuvre.

Pas simplement du travailleur dans la cabine d’une pelle mécanique.

Et justement, que disent réellement les études sur la productivité ?

Elles disent essentiellement toutes la même chose :
les problèmes majeurs de l’industrie sont d’abord organisationnels.

Le rapport IDQ-CCQ souligne :

  • Que les gains récents de productivité proviennent surtout de l’efficacité organisationnelle ;
  • Que la baisse des investissements en équipement nuit directement à la productivité ;
  • Et que la construction demeure une industrie hautement dépendante de la main-d’œuvre spécialisée.

Autrement dit : exactement l’inverse du discours voulant que toujours plus de flexibilité et toujours plus de polyvalence règleraient miraculeusement les problèmes de productivité.

Et contrairement à ce qu’on tente souvent de faire croire, le Québec ne constitue même pas le pire élève en matière de productivité dans la construction.

Autrement dit : le ralentissement de la productivité dans la construction dépasse largement le régime québécois de relations de travail.


Le Québec déqualifie progressivement son industrie

Le rapport IDQ-CCQ contient une statistique extrêmement préoccupante dont on parle beaucoup moins.

Entre 2014 et 2023, la proportion de nouveaux travailleurs admis sans DEP est passée de 43 % à 75 %.

Le même rapport avertit noir sur blanc que cette dynamique risque d’aggraver :

  • Les problèmes de compétence ;
  • Les problèmes de rétention ;
  • Et la stabilité globale de la main-d’œuvre.

Autrement dit :
on tente actuellement de régler les problèmes de productivité en déqualifiant progressivement l’industrie.

Le problème fondamental de la construction québécoise, ce n’est pas qu’il y ait trop de compétence, trop de formation ou trop de métiers spécialisés.

Le problème, c’est exactement l’inverse.

La construction n’est pas une chaîne de montage où l’on peut déplacer les travailleurs comme des pièces interchangeables.

Un métier spécialisé demande :

  • Des années de formation ;
  • Du compagnonnage ;
  • De l’expérience ;
  • De la précision ;
  • Une connaissance technique ;
  • Et une maîtrise des normes de sécurité.

Quand on demande à des travailleurs moins qualifiés d’effectuer des tâches qui relevaient historiquement de métiers spécialisés, les conséquences sont prévisibles :

  • Davantage d’erreurs ;
  • Davantage de reprises de travaux ;
  • Davantage de supervision ;
  • Davantage d’accidents ;
  • Et une baisse générale de qualité.

Ce n’est pas de la productivité.

C’est de l’improvisation.


Le vrai problème : une industrie profondément désorganisée

Pendant ce temps, les véritables problèmes structurels de l’industrie sont constamment relégués au second plan.

On parle rarement :

  • De la sous-traitance en cascade ;
  • Des échéanciers irréalistes ;
  • Des appels d’offres mal structurés ;
  • Des changements de plans improvisés ;
  • Du manque chronique de coordination ;
  • Du sous-investissement privé ;
  • Ou des problèmes de gestion dénoncés depuis des décennies.

Pourtant, cela fait plus de cinquante ans que le Québec tente littéralement de « domestiquer » l’industrie de la construction.

Le rapport Picard-Sexton décrivait déjà :

  • L’instabilité chronique de la main-d’œuvre ;
  • Les pressions et représailles ;
  • Les conflits de juridiction ;
  • L’absence de stabilité d’emploi ;
  • Les enjeux de paix industrielle ;
  • Et une organisation profondément désordonnée du travail.

Autrement dit :
plusieurs des problèmes structurels dénoncés aujourd’hui existaient bien avant les débats modernes sur la polyvalence ou les métiers spécialisés.

Le régime R-20 n’a pas été créé pour compliquer les chantiers.

Il a été créé parce que l’industrie fonctionnait dans un niveau de désordre tel que l’État québécois a dû intervenir pour imposer un cadre minimal de stabilité, de qualification et de protection.

Et malgré toutes les réformes adoptées depuis des décennies, une partie importante de cette instabilité demeure encore aujourd’hui.


Voilà à quoi ressemble réellement le chaos de l’industrie

Les données d’Info-Excavation sont particulièrement révélatrices. Prenons l’exemple de l’excavation, puisque nous sommes opérateurs de machinerie lourde, mais nous suspectons que chaque métier a son propre lot de démonstrations d’incurie.

En 2025 :

  • Près de 700 événements de bris liés à l’excavation ont encore été recensés ;
  • Environ 27% des événements impliquaient l’absence même de demande de localisation avant excavation ;
  • Et 42 % des événements étaient liés à des pratiques d’excavation déficientes.

Le rapport va jusqu’à dire qu’il est préoccupant de voir :

« des travaux d’envergure […] entrepris sans qu’une demande de localisation n’ait été effectuée ».

Voilà à quoi ressemble réellement le terrain.

Un chantier où :

  • les responsabilités sont diluées ;
  • les sous-traitants se renvoient la balle ;
  • les localisations manquent ;
  • les échéanciers écrasent la prévention ;
  • et les travailleurs héritent du chaos créé en amont.

Et les coûts de cette désorganisation sont gigantesques.

Le CIRANO estime que les dommages aux infrastructures souterraines coûtent entre 36 et 47 millions de dollars annuellement au Québec.

Et ces chiffres sont considérés comme conservateurs.

Pourquoi ?

Parce que plusieurs incidents ne sont même pas déclarés.

Parce que les évaluations traditionnelles ignorent largement :

  • Les interruptions de services ;
  • Les retards ;
  • La congestion ;
  • Les évacuations ;
  • Les interventions d’urgence ;
  • Les pertes économiques ;
  • Et les pertes de productivité indirectes.

Autrement dit :
les grands coûts de l’industrie ne viennent pas seulement des salaires.

Ils viennent aussi du chaos.


Le chaos de l’industrie coûte aussi des vies et des milliards

Et cette désorganisation ne coûte pas seulement de l’argent.

Elle coûte aussi des vies, des blessures et des carrières brisées.

Parce qu’un chantier :

  • Mal planifié ;
  • Mal coordonné ;
  • Sous pression constante ;
  • Avec des responsabilités éclatées ;
  • Et une main-d’œuvre instable,

n’est pas seulement moins productif, il est aussi plus dangereux.

L’IRSST rappelle que les lésions professionnelles représentent des coûts gigantesques pour toute la société québécoise.

Selon leurs travaux :

  • Les lésions professionnelles coûtent près de 6 milliards de dollars par année au Québec ;
  • Le coût moyen d’une lésion professionnelle dépasse 65 000 $ ;
  • Le coût moyen d’une maladie professionnelle dépasse 218 000 $ ;
  • Et les lésions psychologiques peuvent dépasser les 200 000 $ par cas.

Et ces chiffres demeurent probablement sous-estimés.

Parce que plusieurs coûts ne sont même pas inclus dans les calculs :

  • Dommages matériels ;
  • Heures supplémentaires pour palier ;
  • Pertes de productivité ;
  • Désorganisation des équipes ;
  • Impacts humains à long terme ;
  • Ou coûts sociaux indirects.

Autrement dit :
les coûts réels du chaos industriel dépassent largement ce qui apparaît sur les états financiers d’un chantier.

Et ce n’est pas un détail.

Parce que les travailleurs manuels de la construction figurent justement parmi les groupes où les lésions professionnelles demeurent les plus importantes au Québec.

Pendant ce temps, certains continuent malgré tout de présenter :

  • Les métiers spécialisés ;
  • Les DEP ;
  • Les conventions collectives ;
  • Ou les protections syndicales,
    comme les principaux obstacles à la productivité.

Alors qu’en réalité, plusieurs des plus grands coûts de l’industrie proviennent :

  • De la désorganisation ;
  • De l’improvisation ;
  • Du manque de planification ;
  • Des échéanciers irréalistes ;
  • Des responsabilités diluées ;
  • De la sous-traitance en cascade ;
  • Et d’une culture de production à tout prix.

Lorsqu’un chantier commence sans localisation adéquate, que les responsabilités sont éclatées entre plusieurs sous-traitants et que les échéanciers écrasent la prévention, le problème n’est pas qu’il y ait trop de métiers spécialisés.

Le problème, c’est une industrie encore organisée autour de l’improvisation.


La vraie vie d’un travailleur de la construction en 2026

La réalité d’un travailleur de la construction en 2026, ce n’est pas un emploi stable de 40 heures semaine à l’année.

La moyenne annuelle travaillée tourne autour d’un peu plus de 1000 heures par année.

Et contrairement aux chiffres sensationnalistes avancés dans certains textes d’opinion, le salaire annuel moyen réel tourne autour de 52 427 $ selon les données de la CCQ.

Pas 98 000 $.

Présenter des revenus annualisés théoriques sans rappeler que le travailleur moyen peine à dépasser 1000 heures par année relève davantage de la fable économique que d’une représentation honnête de la réalité de chantier. Nous ne vous en voulons pas, elle est très répandue et répétée.

Dans la vraie vie, cela signifie :

  • Changer constamment d’employeur ;
  • Recommencer sans cesse sur de nouveaux chantiers ;
  • Vivre avec une insécurité permanente ;
  • Calculer ses heures pour réussir à se qualifier à l’assurance-emploi ;
  • Craindre de perdre sa place au moindre conflit ;
  • Et composer avec une industrie qui fonctionne encore trop souvent comme une porte tournante.

Voilà la réalité concrète des travailleurs.

Pas celle qu’on retrouve dans les modèles théoriques sur la flexibilité du marché du travail.

Et pourtant, lorsqu’il faut trouver des responsables à la baisse de productivité, on retourne systématiquement vers les travailleurs de chantier.

Comme si le problème de l’industrie portait un casque de sécurité.


on parle constamment d’innovation, mais très rarement d’investissement.

Le rapport de l’IDQ rappelle lui-même que l’industrie de la construction investit environ trois fois moins en équipements par emploi que le secteur manufacturier : 28 $ par emploi contre 94 $.

Le Québec accuse également depuis longtemps un retard important en investissement privé par travailleur comparativement à plusieurs économies industrialisées.

Autrement dit : avant même de parler de déréglementation ou de déspécialisation des métiers, il faudrait peut-être se demander pourquoi l’industrie investit encore si peu dans :

  • la modernisation réelle des équipements ;
  • la planification ;
  • l’organisation du travail ;
  • la formation ;
  • et la rétention de la main-d’œuvre.

Parce qu’on ne peut pas sérieusement parler de productivité en demandant constamment aux travailleurs de compenser par leur flexibilité ce que l’industrie refuse d’investir ailleurs.

En 2024 seulement, plus de 25 millions de dollars en salaires non versés ont dû être réclamés aux entrepreneurs. Voilà où nous en sommes encore en matière de relations de travail.

Et pendant qu’on parle d’innovation, d’intelligence artificielle et de modernisation, l’industrie demeure incapable de régler certains problèmes fondamentaux :

  • retenir sa main-d’œuvre ;
  • protéger les travailleurs ;
  • permettre la formation continue ;
  • et garantir un environnement où les gens peuvent simplement parler sans craindre de perdre leur emploi.

Le résidentiel léger : le faux remède

Ajoutons à cela une autre proposition particulièrement inquiétante soulevée dans la chronique : le désassujettissement du résidentiel léger du régime R-20.

Présentée comme une façon de réduire les coûts et d’offrir davantage de « latitude », cette idée revient pourtant périodiquement depuis des décennies. Et chaque fois, elle repose sur la même promesse implicite : moins d’encadrement ferait baisser le prix des logements.

Or, l’histoire récente du Québec démontre exactement le contraire.

Le désassujettissement massif du résidentiel dans les années 1990 :

  • N’a pas empêché l’explosion des prix ;
  • N’a pas empêché la spéculation ;
  • N’a pas empêché la financiarisation du logement ;
  • N’a pas empêché la crise actuelle.

La fluctuation mineure des prix est attribuable à la récession, à l’affaiblissement significatif de la demande pendant la même période,. Notons au passage des taux d’intérêts stratosphériques (près de 15% en 1990).

Par contre, il a contribué :

  • À fragiliser les conditions de travail (40% de baisse salariale en un an);
  • À affaiblir la formation ;
  • À favoriser le travail sous la table ;
  • À accentuer la précarité (aucune participation de l’employeur à la retraite ou aux assurances collectives) ;
  • À compliquer la surveillance des normes ;
  • Et à multiplier les écarts de compétence.

Encore une fois, on présente la déréglementation comme une solution miracle.

Mais dans les faits, ce type de logique exerce presque toujours une pression directe à la baisse sur :

  • Les salaires ;
  • Les conditions de travail ;
  • La qualification ;
  • Et la capacité des travailleurs de faire respecter leurs droits.

Le véritable problème

Le Québec doit améliorer sa productivité.

Personne ne conteste cela.

Mais la productivité ne se construira pas en transformant les métiers spécialisés en main-d’œuvre interchangeable.

  • Elle ne se construira pas en déqualifiant les travailleurs.
  • Elle ne se construira pas en affaiblissant les protections syndicales.
  • Elle ne se construira pas en multipliant les bassins d’entrée sans formation adéquate pendant qu’on manque de places dans les DEP.
  • Et elle ne se construira certainement pas dans une industrie où un travailleur qui réclame son dû, qui dénonce un danger ou qui ose contredire un patron risque encore trop souvent de perdre sa place.

Parce qu’au fond, le véritable problème de la construction québécoise n’est pas qu’il y ait trop de règles, trop de métiers ou trop de travailleurs qualifiés.

Le véritable problème, c’est qu’après des décennies de commissions d’enquête, de rapports publics, de scandales et de constats accablants, il demeure encore plus facile d’accuser ceux qui portent le casque… que ceux qui tiennent les contrats, organisent les chantiers et profitent réellement du système.

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