
D’abord, les chiffres racontent une tout autre histoire.
Blâmer les travailleurs pour les problèmes de productivité est devenu un réflexe commode.
Lorsque les coûts augmentent ou que les délais s’allongent, on remet en cause :
- les métiers
- les règles
- l’organisation du travail
- les conventions collectives
Cette lecture a l’avantage d’être simple.
Elle a surtout l’inconvénient d’être incomplète.
Comme on produit à chaque jour, à pied d’oeuvre sur les chantiers pendant que l’IEDM est assise dans ses bureaux climatisés, dans une grande tour, dont nos membres ont probablement excavé les fondations; nous nous permettons de clarifier que le travail n’est pas la seule composante de la productivité sur les chantiers.
Productivité = Capitalisation (outillage, machinerie, etc.) + Méthodes + Organisation + Travail + Autres facteurs
Le chiffre qu’on évite de mettre de l’avant
Les données économiques disponibles dressent pourtant un portrait clair.

L’investissement privé par travailleur s’élève à environ :
👉 12 558 $ au Québec
À titre comparatif :
- Moyenne OCDE : 25 324 $
- États-Unis : 27 962 $
- Moyenne canadienne : 17 661$
- Norvège : 38 331 $
Le Québec se situe ainsi parmi les juridictions qui investissent le moins par travailleur. Pas étonnant que la productivité d’un chantier où les composantes importantes sont attachées avec de la broche ou des attaches à câbles soit un peu moins bonne. D’ailleurs, les données disponibles ne sont pas divisées par secteur d’activité, nous soupçonnons que la construction investit encore moins que le 12 558$ par travailleur, sans pouvoir le démontrer, faute de données.
En résumé, on nous demande de compétitionner avec des juridictions qui investissent énormément plus que nous. On ne peut pas creuser un canal de plusieurs mètres avec des pelles de carré de sable en plastique, si on peut se permettre l’exagération.
Une conséquence directe sur la productivité
Ce constat n’est pas anodin.
L’investissement par travailleur représente concrètement :
- la qualité des équipements disponibles
- le niveau de technologie accessible
- les outils de travail sur le terrain
- la capacité d’automatisation et d’optimisation de procédés de construction
Autrement dit :
👉 Un niveau d’investissement plus faible limite directement la productivité.
Peu importe la compétence ou la volonté des travailleurs. C’est comme essayer de faire lever un pain sans levure. On a la farine, les oeufs, le sel et les autres composantes, mais sans levure, on a juste une boule de pâte. On ne compte plus les anecdotes lors de nos visites de chantier : des vitres de machinerie remplacées par des plexiglass collés avec du ruban à conduit, des génératrices attachées avec des “binders” pour alimenter une chaufferette de fortune à 20$, des filtres HEPA qu’on souffle avec des compresseurs pour les nettoyer alors qu’ils sont à usage unique, des boîtes de tranchées qui ne sont jamais commandées, des sols instables, des solutions de bout de chandelle pour que ça tienne encore quelques heures. Le tout au détriment de la santé et de la sécurité de nos membres.
Combien d’heures perdues à attendre une pièce pour réparer, combien de temps à jouer les pilotes de brousse pour faire fonctionner nos machines ? Des milliers d’heures, à chaque année. Nous ne tenons pas un registre, mais vous en seriez ébahis. Même à l’IEDM.
Une contradiction dans le discours public
Malgré cela, une partie du débat public continue de mettre l’accent presque exclusivement sur le facteur travail.
On suggère que :
- la structure des métiers serait un frein
- les règles seraient trop rigides
- une plus grande flexibilité améliorerait la performance
Or, ces arguments contournent un élément fondamental :
👉 la productivité ne dépend pas uniquement du travail, mais aussi d’investissements dans le travail et de plusieurs éléments liés à la planification et à la gestion.
Faire porter la responsabilité sur les mauvaises personnes
Les travailleurs sur les chantiers n’ont que peu de contrôle sur :
- le niveau d’investissement en équipements
- la planification des travaux
- l’organisation des projets
- les choix technologiques
Pourtant, ce sont eux qui se retrouvent au centre des critiques lorsque la productivité est jugée insuffisante.
Ce décalage entre responsabilité réelle et responsabilité attribuée mérite d’être souligné.
Malgré tout ce qui est énoncé plus haut, nous faisons tout de même un constat :

Avec les moyens très restreints dont nous avons parlé plus haut, les faits demeurent que la productivité en construction au Québec a fait significativement mieux qu’ailleurs. Symbole de la créativité et de la débrouillardise de nos travailleurs. Il y a peut-être des avantages à avoir un régime bien séparé en fonction du métier, après tout. Du moins c’est ce que nous soutenons, preuves à l’appui.
Un débat à recentrer
L’amélioration de la productivité passe nécessairement par une réflexion plus large.
Elle implique notamment :
- un niveau d’investissement adéquat par travailleur
- une modernisation des équipements
- une meilleure planification des chantiers
- une coordination plus efficace des interventions
Réduire cette question à la seule organisation des métiers revient à ignorer toutes les autres composantes qui l’influencent, et ce serait un grave échec.
Conclusion
Blâmer les travailleurs pour la productivité, c’est une réponse simple à une question complexe.
Mais les données sont sans équivoque : le Québec investit significativement moins par travailleur que l’immense majorité des juridictions comparables.
Avant de remettre en cause les métiers ou les règles, il serait pertinent de se demander si les travailleurs disposent réellement des moyens nécessaires pour atteindre les niveaux de performance attendus.
Car au fond, la question est simple :
peut-on exiger davantage… sans investir davantage ?
En résumé.
La productivité ne se décrète pas.
Elle se construit — notamment par l’investissement.
Et sur ce plan, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Comme on dit, on est pas dedans.
Marc-André Blanchette, représentant technique
Union des opérateurs de machinerie lourde – Local 791 – FTQ-Construction
