
On a vu passer dans le Journal de Montréal des chiffres impressionnants sur l’explosion des inscriptions dans les métiers de la construction.
Et soyons clairs : c’est une excellente nouvelle.
Ça veut dire que nos métiers attirent encore. Ça veut dire qu’il y a un intérêt réel, une relève qui veut embarquer. Là-dessus, il faut le dire : c’est positif. Ce n’est rien de nouveau, puisque nous avions déjà amplement de demande pour la machinerie lourde, on pense même que la culture de l’excellence dans nos rangs y est pour quelque chose. Nous sommes d’avis que tout ce qui a été investi dans les AEP aurait pu mieux répondre aux besoins de l’industrie si on avait utilisé le même budget pour augmenter la taille des cohortes, comme nous l’avons d’ailleurs dit au 98.5 la semaine passée.
Mais une fois qu’on a dit ça, est-ce qu’on peut parler du plus important ?
- Parce que s’inscrire, c’est une chose.
- Entrer dans l’industrie, c’en est une autre.
- Et bâtir une carrière… c’est encore autre chose.
Aujourd’hui, l’accès aux métiers demeure un parcours à obstacles.
Même avec un DEP en poche, obtenir ses premières heures est difficile. Sans expérience, on tourne en rond. Et pendant ce temps-là, des diplômés attendent pendant que des bassins s’ouvrent.
Puis, quand un travailleur finit par entrer “comme du monde”, d’autres enjeux font surface.
- Faire respecter ses droits négociés ?
- Faire respecter son temps supplémentaire ?
- Nommer les problèmes en santé et sécurité sur le chantier ?
Ce n’est pas évident.
Parce que dans un système où l’emploi est instable, où les heures ne sont jamais garanties, beaucoup comprennent vite qu’ils peuvent être remplacés lorsqu’ils lèvent la main pour demander respect et dignité.
Quelle est la valeur d’un métier… si tout le monde peut le faire ?
La polyvalence imposée vient brouiller les cartes. Elle dilue les compétences, affaiblit la formation, et transforme des métiers spécialisés en tâches interchangeables.
Et quand un métier devient interchangeable,
- il perd de sa pertinence.
- il perd de sa compétence.
- il perd de sa capacité à retenir ceux qui l’exercent.
À cela s’ajoute une autre réalité trop peu discutée.
La préférence régionale n’était pas un privilège. C’était un gain négocié.
Une reconnaissance du fait que les travailleurs doivent pouvoir vivre et travailler dans leur région, contribuer à leur économie locale, bâtir leur stabilité.
Son affaiblissement par le projet de loi 51 est venu directement fragiliser cet équilibre.
Résultat ?
- Des travailleurs déracinés.
- Des régions vidées de leur main-d’œuvre.
- Et une concurrence accrue… entre ceux qui devraient plutôt être protégés.
Et tout ça, encore une fois, a le même effet : ça décourage, ça use… et ça fait sortir le monde.
Des statistiques qui parlent.
En 2024, on a fait entrer plus de 26 000 travailleurs dans l’industrie. Et presque autant en sont sortis.
Un sur huit devient inactif dès la première année.
Ce n’est pas un problème d’attractivité. C’est un problème de rétention.
On peut bien multiplier les campagnes, remplir les classes, se féliciter des chiffres.
Mais tant que les conditions d’entrée, la stabilité d’emploi, le respect des métiers et les réalités en santé-sécurité ne suivent pas, on va continuer de faire entrer du monde… pour les regarder repartir.
La vraie question n’est pas de savoir si nos métiers attirent. Ils attirent — et nos gens en sont fiers.
La vraie question, c’est : est-ce qu’ils sont encore capables de retenir ?
Parce qu’une industrie qui doit constamment remplacer ceux qui partent n’est pas en pénurie de main-d’œuvre.
Elle est en situation de précarité organisée.
