BLÂMER LES TRAVAILLEURS POUR LA PRODUCTIVITÉ, C’EST TROP FACILE : NOTRE RÉPONSE À L’IEDM


D’abord, les chiffres racontent une tout autre histoire.

Blâmer les travailleurs pour les problèmes de productivité est devenu un réflexe commode.

Lorsque les coûts augmentent ou que les délais s’allongent, on remet en cause :

  • Les métiers
  • Les règles
  • L’organisation du travail
  • Les conventions collectives

Cette lecture a l’avantage d’être simple.
Elle a surtout l’inconvénient d’être incomplète.

La productivité, c’est beaucoup plus compliqué que ça.

Productivité = Capitalisation (outillage, machinerie, etc.) + Méthodes + Organisation + Travail + Autres facteurs

En plus de vivre ces défis à chaque jour dans le monde concret du travail, nous nous appuyons sur des études du FMI concernant la productivité pour en déterminer les composantes. C’est une mesure multifactorielle et non pas un “travailleur qui ne va pas assez vite”.


Le chiffre qu’on évite de mettre de l’avant

Les données économiques disponibles dressent pourtant un portrait clair. Les entreprises québécoises investissent très peu. Ce qu’elles investissent, c’est plutôt l’argent de nos impôts, avec les dizaines de milliards d’argent public octroyé en subvention aux entreprises , financées à même nos chèques de paie. Les niveaux d’investissement privé rapportés par le Centre sur la productivité et la prospérité du HEC dans La Presse, nous forcent à tirer la sonnette d’alarme. Les entreprises sont assises sur leurs profits et n’investissent pas suffisamment dans les travailleurs.

des Comparaisons

L’investissement privé par travailleur au Québec s’élevait à : 👉 12 558 $ par travailleur

Pendant ce temps :

  • Moyenne des 38 pays membres de l’OCDE : 25 324 $ par travailleur
  • États-Unis : 27 962 $ par travailleur
  • Moyenne des provinces canadiennes : 17 661$ par travailleur
  • Norvège : 38 331 $ par travailleur

Les entreprises du Québec sont parmi celles qui investissent le moins par travailleur, statistiquement. C’est donc de dire que la plupart du temps, si nos travailleurs sont assis dans de la machinerie lourde neuve, c’est parce que nos impôts ont subventionné une grande part dans les dernières années.

Mais ne parlons pas uniquement de chiffres, parlons un peu de coordination des travaux.


Notre quotidien sur les chantiers : de la gestion déficience et une absence d’écoute.

Sur le chantier, nos membres sont laissés pour compte, on ne leur demande que trop rarement leur point de vue. Dans tous les autres emplois auxquels vous pouvez penser, il y aurait une rencontre pour la distribution des tâches et une période de question de précision sur le déroulement des travaux, lorsque requis. Pas très fréquent dans la construction.

Nos membres sur les chantiers n’obtiennent pas suffisamment d’écoute. Les travailleurs que nous représentons sont fiers et ont développé une expertise pour réaliser des travaux de qualité, de la meilleure façon qui soit. Peut-être qu’avec une autre communication que celle qui se résume à “je te paie pour ça donc exécute” nos travailleurs auraient autant à coeur de bien produire, sans perdre de temps à régler des problèmes en amont. Pourquoi ne pas créer des comités de gestion des travaux afin de se servir de l’expertise des travailleurs ?

Nous sommes aussi d’avis que pour bien prévoir la réalisation des travaux, une formation plus adaptée aux gestionnaires est de mise.


Une conséquence directe sur la productivité

Ces constats ne sont pas anodins.

L’investissement par travailleur représente concrètement :

  • La formation du travailleur et l’explication des travaux directement sur les chantiers
  • La qualité des équipements disponibles
  • Le niveau de technologie accessible
  • Les outils de travail sur le terrain
  • La capacité d’automatisation et d’optimisation de procédés de construction

Autrement dit :

👉 Un niveau d’investissement plus faible limite directement la productivité.

La majorité du temps, on s’attend à ce que le travailleur ait intégré toutes les spécificités du chantier en entrant dans sa machinerie le matin. Combien de nos membres nous ont raconté des histoires de chantiers où ils arrivent sur place et il y a quatre piquets pour signaler le périmètre de creusage, sans autres indications.

Souvent laissés à l’abandon et sans directives, nos membres font du mieux qu’ils peuvent sans direction claire et sans échange avec le patron.

Imaginez les heures perdues pour une tâche mal expliquée ou une directive du genre “creuse ici” sans expliquer quoique ce soit de plus, en espérant que le travailleur va deviner ce qui est dans la tête du surintendant du chantier. C’est monnaie courante pour nos membres.

Il est important de rappeler qu’ils sont d’ailleurs à l’oeuvre en très grande majorité sur les chantiers de génie civil, ce sont donc des sommes que nous payons avec nos impôts que nous voyons s’envoler avec frustration. Nous sommes fiers de notre métier et avons conscience du fait que nous sommes aussi contribuables. Nous ne sommes pas dupes.


Une contradiction dans le discours public

Malgré cela, une partie du débat public continue de mettre l’accent presque exclusivement sur le facteur travail. Ce n’est rien de nouveau, le disque est rayé.

On suggère que :

  • La structure des métiers serait un frein
  • Les règles seraient trop rigides
  • Une plus grande flexibilité améliorerait la performance

Or, ces arguments contournent un élément fondamental :

👉 La productivité ne dépend pas uniquement du travail, mais aussi d’investissements dans les travailleurs et de plusieurs éléments liés à la planification et à la gestion des travaux.


Un exemple Évident pour permettre de bien comprendre

Depuis quand il serait plus efficace de payer un opérateur 45 $ de l’heure pour installer une feuille de gypse ou encore de payer un peintre 45$ de l’heure pour opérer de la machinerie lourde ? C’est incompréhensible et surtout, particulièrement paresseux.

Nos métiers ne feront pas les frais de l’incapacité de certains entrepreneurs à planifier les travaux. Au même titre que notre rôle est d’opérer de la machinerie lourde, le vôtre est de prévoir la main d’oeuvre nécessaire.

Nos gens de métiers n’accepterons pas la baisse de la qualité des travaux occasionnée par votre mauvaise gestion. Ce que L’IEDM propose avec le régime des métiers ferait inévitablement baisser la qualité des ouvrages que nous réalisons, en mettant au passage le public à risque, ainsi que nos ouvriers et ouvrières à pied d’oeuvre. Nous avons une responsabilité que nous entendons bien respecter et l’intégrité de nos membres à protéger. Bâcler le travail, c’est non. Mettre du monde en danger, c’est non.

Nous n’acceptons pas que vous refiliez la facture de votre incapacité à gérer aux clients et dans le cas du génie civil, aux contribuables. Tous les travaux que nous aurons à refaire à cause de votre incapacité à évaluer la main d’oeuvre nécessaire à l’exécution des travaux, on sait qui va les payer: les mêmes qui ont financé les dizaines de milliards en aide aux entreprises, nous, les salariés.

Si vous persistez à accuser les travailleurs de vos problèmes de gestion, peut-être êtes-vous mieux de commencer par une petite introspection. Puisque sans les travailleurs à pied d’oeuvre, rien n’avance. Et sans les métiers, pas de qualité. Sans expertise, vous allez être obligés de recommencer. Et d’augmenter significativement les risques avec de la main d’oeuvre non qualifiée pour les travaux à faire.


Faire porter la responsabilité sur les mauvaises personnes

Les travailleurs sur les chantiers n’ont que peu de contrôle sur :

  • Le niveau d’investissement privé en main d’oeuvre
  • La planification des travaux
  • L’organisation des projets
  • Les choix technologiques

Pourtant, ce sont eux qui se retrouvent au centre des critiques lorsque la productivité est jugée insuffisante. L’absence de sécurité d’emploi n’aide certainement pas un travailleur à faire valoir son expertise auprès du patron, surtout quand elle est en contradiction avec les directives.

Ce décalage entre responsabilité réelle et responsabilité attribuée mérite d’être souligné.


Mais qu’en est-il vraiment de la productivité ?

Malgré tout ce qui est énoncé plus haut, nous faisons tout de même un constat : la productivité dans la construction au Québec a augmenté plus qu’ailleurs, sur une période de plus de 25 ans, selon l’OCDE et Statistiques Canada. Vous êtes surpris ? Vous n’êtes pas les seuls.

Avec les moyens restreints dont nous avons parlé plus haut, les faits demeurent. La productivité en construction au Québec a crû significativement mieux qu’ailleurs. Symbole de la créativité, de l’autonomie, de l’expertise, du professionnalisme et de la débrouillardise de nos travailleurs. Il y a peut-être des avantages à avoir un régime bien séparé en fonction du métier, après tout. Du moins c’est ce que les chiffres de l’OCDE et de Statistiques Canada soutiennent.


Un débat à recentrer

L’amélioration de la productivité passe nécessairement par une réflexion plus large.

Elle implique notamment :

  • Un niveau d’investissement adéquat par travailleur
  • Une meilleure écoute de travailleurs qualifiés dans la planification des travaux
  • Une meilleure planification des chantiers
  • Plus de ressources pour la formation
  • Un retour en force du compagnonnage
  • Le respect de la contribution des travailleurs dans les projets
  • La protection des travailleurs sur les chantiers
  • Une coordination plus efficace des interventions
  • Une réelle collaboration entre les intervenants

Réduire cette question à la seule organisation des métiers revient à ignorer toutes les autres composantes qui l’influencent, et ce serait un grave échec. Un échec coûteux et triste.


Conclusion

Blâmer les travailleurs pour la productivité, c’est une réponse simple à une question complexe.

Mais les données sont sans équivoque : les entreprises du Québec investissent significativement moins par travailleur que ne le font les entreprises de juridictions comparables.

Avant de remettre en cause les métiers ou les règles, il serait pertinent de se demander si les travailleurs disposent réellement des moyens nécessaires pour atteindre les niveaux de performance attendus et que la gestion des travaux et de la main d’oeuvre est adéquate.

Car au fond, la question est simple :

peut-on exiger davantage… sans investir davantage et sans planifier adéquatement ?


En résumé.

La productivité ne se décrète pas.
Elle se construit — notamment par l’investissement et la collaboration.

Et sur ce plan, les chiffres parlent d’eux-mêmes et la gestion déficiente des chantiers aussi. Comme on dit, on est pas dedans.

Marc-André Blanchette, représentant technique

Union des opérateurs de machinerie lourde – Local 791 – FTQ-Construction

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