
Depuis des années, on entend la même histoire.
Les entrepreneurs.
Les chroniqueurs économiques.
Les groupes patronaux.
Toujours la même cassette :
« La construction manque de travailleurs. »
Mais il suffit d’ouvrir les statistiques officielles de l’industrie pour constater une chose :
les chiffres racontent une histoire complètement différente.
Et ces chiffres viennent de la Commission de la construction du Québec elle-même. Nous attendons avec impatience celles de 2025 pour en faire l’analyse.
Tableau C24 : la moitié d’un temps plein (cliquez sur le titre pour vous rendre au tableau)
Commençons par une donnée simple.
Un emploi à temps plein normal représente :
environ 1900 heures par année.
Dans la construction, la moyenne tourne autour de :
1 066 heures par année.
En clair :
la moitié d’un temps plein.
Pour les opérateurs de machinerie lourde, les chiffres sont un peu en dessous (2024), mais similaires :
- opérateurs d’équipement lourd : environ 1 014 heures
- opérateurs de pelles : environ 1 027 heures
- mécaniciens de machinerie lourde : environ 984 heures
Alors posons la question simplement.
Comment peut-on parler de pénurie dans une industrie où les travailleurs ne travaillent qu’environ la moitié d’un temps plein annuel ?
Le président de la FTQ-Construction, lors d’un passage au 98,5 FM a bien mentionné quand l’animateur Luc Ferrandez blaguait sur les F-150 que les travailleurs et travailleuses de la construction n’ont pas de sécurité d’emploi et travaillent environ 1100h par année. Ils semblaient tout à fait choqués de savoir cela, et bien honnêtement, n’importe qui en serait choqué.
Dans n’importe quelle autre industrie, lors d’une pénurie :
les travailleurs formés et qualifiés font plus que la moitié d’une année, c’est d’une évidence qui crève les yeux.
Mais la construction, elle, fait bande à part et continue de faire travailler ces travailleurs six mois en moyenne.
Le salaire moyen révèle la réalité : LOINS D’ÊTRE DES « gras durs » DE LA CONSTRUCTION.
Le tableau C24 donne une autre information extrêmement importante : le salaire annuel moyen des travailleurs.
Pour les opérateurs de machinerie lourde, les chiffres du salaire annuel moyen sont les suivants :
- opérateurs d’équipement lourd : environ 52 000 $
- opérateurs de pelles : environ 53 730 $
- mécaniciens de machines lourdes : environ 58 605 $
Autrement dit, malgré des métiers spécialisés, exigeants et essentiels à l’industrie, le salaire annuel moyen réel se situe autour de 52 000 $ à 58 605 $, parce que le revenu annuel est directement limité par le nombre d’heures travaillées dans l’année.
Et ces chiffres révèlent quelque chose de fondamental. Le revenu annuel ne dépend pas seulement du taux horaire. Il dépend des heures travaillées.
Même avec des taux horaires compétitifs, le revenu annuel est directement limité par :
- les mises à pied
- les périodes sans chantier
- l’absence de continuité d’emploi.
Autrement dit : le problème n’est pas seulement le taux horaire. Le problème est le manque d’heures dans l’année.
Pour référence :
- revenu moyen de l’industrie de la construction : ~51 569 $
- revenu moyen au Québec : ~52 800 $
Malgré les taux horaires élevés et la pénibilité du travail : le revenu annuel moyen de la construction est essentiellement… la moyenne québécoise.
Tableau C31 : la porte tournante de l’industrie (cliquez sur le titre pour vous rendre au tableau)
Maintenant regardons un autre tableau des statistiques de la CCQ.
En 2024, l’industrie comptait environ : 197 887 travailleurs actifs.
La même année :
- 26 088 travailleurs sont entrés dans l’industrie
- 25 947 sont devenus inactifs
Ça représente environ :
13 % de l’effectif qui entre… et 13 % qui sort… chaque année.
Autrement dit : plus d’un travailleur sur huit disparaît de l’industrie chaque année.
Ce n’est pas le portrait d’une industrie stable. C’est le portrait d’une porte tournante.
Ce que favorise réellement le roulement dans l’industrie : LA PRÉCARITÉ
Lorsque l’on met ensemble les principales statistiques de l’industrie, le portrait devient difficile à ignorer.
- un peu plus de 1 000 heures de travail en moyenne par année
- un salaire annuel moyen autour de 50 000 $ à 58 000 $ pour plusieurs métiers spécialisés
- plus de 13 % de roulement de la main-d’œuvre chaque année
C’est la recette parfaite pour alimenter la précarité de nos travailleurs et travailleuses. Sans compter les histoires d’horreur des AEP qui ont coûté une fortune sans générer de résultats probants pour notre industrie, comme nous l’avions d’ailleurs expliqué dans les médias.
Des opérateurs formés dans le cadre de cet AEP avaient d’ailleurs fait un tollé dans les médias en lien avec l‘impossibilité de se trouver une place dans l’industrie. À ce jour, nous avons même des membres formés dans le cadre du DEP d’une durée de 1095 heures qui sont assis chez eux, pendant que nos détracteurs continuent de se plaindre sur la place publique qu’ils sont incapables de trouver de la main d’oeuvre: Le monde à l’envers.
Une industrie où des dizaines de milliers de travailleurs entrent et sortent à chaque année : ce niveau de roulement n’est pas neutre.
Il crée un environnement où :
- les travailleurs deviennent plus facilement remplaçables
- l’expérience accumulée se perd rapidement
- la stabilité des carrières devient difficile à atteindre.
Quand la précarité devient un outil de pression
Cette précarité a aussi un effet très concret dans les moments où les travailleurs doivent se tenir debout.
Lorsqu’un travailleur sait que son emploi peut disparaître à la fin d’un chantier, et qu’il cherche à être rappelé, chaque décision devient plus difficile.
- Parler.
- Revendiquer.
- Exiger le respect de ses droits.
Dans ces moments-là, plusieurs travailleurs se retrouvent devant un choix brutal : se battre… ou simplement survivre jusqu’au prochain chèque de paie. Ces éléments avaient d’ailleurs été relevés par le Rapport Brun, diffusé au début des années 2000. Un rapport de l’IRSST assez sévère envers ce que nous qualifions d’omerta concernant la santé et la sécurité sur les chantiers, par peur de représailles.
Et ce dilemme affaiblit inévitablement la capacité collective de défendre les conditions de travail. C’est d’ailleurs pour cela que le rôle de notre syndicat est si important.
Une situation difficile à justifier
Ce qui rend la situation encore plus difficile à comprendre, c’est que les travailleurs concernés sont des gens de métier hautement qualifiés.
Des opérateurs qui sont à l’oeuvre dans des machines de plusieurs centaines de milliers de dollars. Des mécaniciens spécialisés qui entretiennent des équipements essentiels aux chantiers.
Malgré cette expertise recherchée, plusieurs d’entre eux vivent avec moins de sécurité d’emploi que certains emplois saisonniers non spécialisés.
Il apparaît incongru que les perpectives d’emploi d’un cueilleur de fraises soient en tout point similaires à celles d’un travailleur qualifié de la construction entre deux chantiers. C’est honteux.
Le vrai débat
Avant de répéter encore une fois qu’il manque de travailleurs dans la construction, il faudrait peut-être regarder les chiffres autrement.
Parce qu’une industrie qui offre environ la moitié d’un temps plein annuel à ses ouvriers et qui voit plus d’un travailleur sur huit disparaître chaque année ne souffre peut-être pas seulement d’une pénurie. Elle doit se questionner plus longuement, et plus spécifiquement sur la question entourant la rétention de ses travailleurs et travailleuses. Elle doit s’interroger, au lieu d’entretenir un modèle d’emploi qui favorise :
- le roulement
- la précarité
- et le recul constant des droits des travailleurs et travailleuses.
Et tant que cette réalité ne sera pas reconnue, la fameuse pénurie risque de rester exactement ce qu’elle est aujourd’hui : un mirage. Nous parlerons une autre fois de l’importance d’un important ajustement structurel de notre industrie en ce qui concerne une amélioration de la planification des travaux, parce qu’il y en a long à dire.
À propos de l’Union des opérateurs de machinerie lourde – Local 791
Syndicat de métier fondé en 1968, le Local 791 est la référence en matière d’opération de machinerie lourde au Québec. Notre union est la plus représentative de nos métiers, regroupant à elle seule plus de 8 000 opérateurs et opératrices, notamment des opérateurs de pelles mécaniques, opérateurs d’équipements lourds, chauffeurs de camions et mécaniciens de machinerie lourde à travers la province.
Acteur clé de l’industrie de la construction, le Local 791 agit pour la reconnaissance, la valorisation et l’évolution des métiers d’opérateurs, tout en revendiquant des améliorations de la qualité de vie de ses membres syndiqués. Par son action sur le terrain, à la table de négociation et dans l’espace public, il contribue à faire progresser les conditions d’exercice et la place des opérateurs dans l’industrie.
En action partout au Québec, le syndicat affilié à la FTQ-Construction s’appuie sur une équipe de représentants engagés et accessibles, assurant un accompagnement constant et une représentation rigoureuse de ses membres.
Respect, dignité et fierté du métier sont au cœur de chacune de ses actions.
